What About Her ? – Camille Muguet

Camille Muguet aurait pu être géographe ou encore urbaniste, mais sa curiosité de longue date pour les « machines » et les personnes derrière les régies s’est vite rappelée à elle et l’a fait bifurquer vers une autre voie professionnelle. Et c’est au Brise Glace, scène de musiques actuelles d’Annecy que Camille construit depuis une quinzaine d’années un parcours professionnel avec l’envie de faire du lien, de contribuer à l’émulation collective et à la magie du live pour toutes et tous et ce, des 2 côtés de la scène ! Camille Muguet y est aujourd’hui responsable du pôle accompagnement et développement des pratiques musicales.
Situé au bord du célèbre lac, le Brise Glace a ouvert ses portes en 1998 pour ravir les oreilles d’environ 20 000 spectateurs et spectatrices chaque année. Mais pas que ! Le Brise Glace permet aussi à près de 200 groupes de répéter dans ses six studios, d’être accompagnés, de venir en résidence, ainsi qu’à de nombreux enfants et adolescent·es, personnes en détention, handicapées, etc. de découvrir des pratiques artistiques et d’exprimer les leurs. Bref ce navire n’a pas froid au oreilles pour nous proposer différentes aventures musicales, humaines et conviviales !
Entretien avec Camille Muguet
Qu’est-ce qui t’a amenée à occuper cette fonction au Brise Glace ?
Ça va être une longue histoire ! Je suis au Brise-Glace depuis 15 ans maintenant, mais pas à ce poste-là. Je suis arrivée au Brise-Glace en tant que régisseuse des locaux de répétition et régisseuse son pour le club. Je suis technicienne son de formation. Mon orientation a été un peu compliquée. Je ne savais pas trop ce que je voulais faire, j’aimais bien les sciences et puis je suis passée par une licence de géographie en urbanisme et en aménagement du territoire. C’est en fin de licence que je me suis dit finalement que ce n’était pas ma voie… J’allais voir des concerts depuis gamine. J’avais des personnes dans ma famille qui adoraient ça et qui m’embarquaient. J’étais toujours un peu tournée du mauvais côté par rapport à la scène, je regardais du côté de la technique en me disant « mais ils font quoi ces gens-là ? » Je trouvais toutes les machines, les consoles trop cool. Ce n’était pas beaucoup plus que ça, mais c’était quand même une curiosité que j’avais depuis petite. Et puis, j’ai fini par faire un stage d’observation en son à la Coopérative de Mai à Clermont-Ferrand, ville où je faisais mes études. Et là, je me suis dit « mais c’est trop génial, c’est le métier que je veux faire ! » Donc à partir de là, j’ai décidé de me former en technique du son.
J’avais tout d’abord ciblé la formation du CFPTS à Bagnolet mais il fallait un contrat en alternance que je n’ai pas trouvé, aussi je suis revenue en Haute-Savoie, dans ma famille, même si ce n’est jamais simple quand on est adulte ! Mais ça m’a permis de travailler pour financer une formation privée dans le son à Genève.
Alors fatalement mes premières expériences professionnelles de sonorisatrice ont été genevoises dans des lieux vraiment très, très chouettes, dont l’Usine, au PTR et au Zoo. J’ai rencontré des gens assez incroyables là-bas, qui m’ont beaucoup formée, qui m’ont un peu tout appris. Après ces différents stages et premières dates, j’ai fait aussi un peu de prestation sur de l’événementiel. Je me suis rendue compte assez vite que cette façon de travailler ne me convenait pas. Je trouvais ça hyper formateur techniquement, parce qu’on brasse beaucoup de choses, beaucoup de situations. Dans ces situations, on doit aussi réagir à beaucoup d’imprévus. C’est très intéressant. Mais c’était frustrant pour moi, de ne pas pouvoir construire quelque chose dans la durée. On arrive au moment où le plan est déjà vendu, il faut faire dans l’urgence et puis on démonte, et c’est fini, et on recommence ailleurs et ainsi de suite et ce n’est pas forcément toujours les mêmes équipes. Et moi, j’avais envie de pouvoir tisser des liens avec une équipe et de pouvoir m’impliquer sur des projets à plus long terme.
J’ai donc commencé à regarder un peu les offres d’emploi qui pouvaient répondre à ces envies et j’ai trouvé celle de régisseuse studio au Brise Glace qui a bien voulu croire en moi ! Je n’étais pas du tout musicienne, même si enfant, j’avais fait du solfège et du piano, mais je n’avais aucune expérience de groupe en musiques actuelles. Je n’avais pas non plus d’ami·es qui jouaient dans des groupes. Autant en technique j’étais calée, autant sur tout ce qui se passe avant le micro, dans les locaux de répèt’, les amplis, les batteries, tout ça, c’était des choses que je ne maîtrisais pas du tout. Pour cette partie, j’ai vraiment tout appris sur le tas grâce à mes collègues.
Tu arrives donc au Brise Glace il y a une quinzaine d’années sur des fonctions de régisseuse studios et sonorisatrice du Club et à un moment donné une évolution s’opère vers le poste que tu occupes aujourd’hui. Comment cela s’est-il passé ? Qu’est-ce qui a déclenché ce changement ?
L’équipe des studios du Brise Glace était alors composée de quatre régisseur·ses, trois hommes et moi, plus un responsable. On tournait sur différentes fonctions. Nous avions tous des profils techniques donc on travaillait à la fois sur l’accueil des groupes en répétition, le son et la lumière des concerts du club, sur des projets de médiation, pour des événements hors les murs sur des sonorisations pas trop pas trop « lourdes ». On accueillait aussi des artistes en résidences et on intervenait dans la limite de nos compétences avec les projets accompagnés dans le cadre de nos dispositifs. Et puis le responsable de ce pôle a quitté la structure. La question s’est posée au moment de cette transition, de recruter à l’extérieur ou pas. Et puis l’opportunité m’a été offerte finalement de prendre la suite, parce que j’étais là depuis longtemps, que je connaissais bien les différents aspects du projet, la structure. Mais c’est vrai que je ne m’étais pas du tout projetée sur cette fonction de responsable de tout un pôle d’activités, en fait. Je n’étais pas très à l’aise avec l’idée de devenir techniquement la boss de mes anciens collègues. Mais j’ai quand même eu envie de tenter l’aventure. Et finalement, j’ai pris cette nouvelle fonction de responsable du pôle accompagnement il y a trois ans, c’est encore assez nouveau. C’est beaucoup de travail. Ça me prend parfois la tête. Mais c’est hyper enrichissant, c’est hyper chouette. C’est vraiment une chance de pouvoir vivre ça et de pouvoir expérimenter ça. Ça me fait grandir, vraiment !
Si tu devais décrire un peu tes tâches au quotidien à quelqu’un qui ne connaît pas beaucoup le secteur des musiques actuelles et/ou la structure, comment tu expliquerais en quoi consiste ton métier et ce que tu fais quand tu arrives au Brise Glace ? Comment se déroulent tes journées ?
Une bonne partie de mon travail s’articule autour de la gestion de plannings. Il s’agit d’anticiper l’ensemble des activités à la fois au sein du pôle accompagnement, mais aussi au-delà, parce que les personnes de mon équipe travaillent aussi sur des concerts et des projets d’action culturelle. Il y a cet impératif de gérer le volume d’activité et en même temps d’organiser le planning des équipes. Nous sommes 5 au sein du pôle accompagnement, je coordonne une équipe de quatre personnes, 3 hommes et une femme.
Je m’occupe aussi de préparer l’accueil technique pour les concerts du club : il s’agit de prendre contact avec les artistes ou leurs équipes techniques pour savoir de quel matériel iels vont avoir besoin, se mettre d’accord sur les horaires, vérifier qu’iels soient en lien avec le reste de l’équipe qui va les accueillir. Et puis toute une partie de gestion de matériel, parce que nous avons un parc de matériel important. Donc l’entretien, la maintenance et les commandes. Sur la partie accompagnement artistique de ma fonction, il y a tout ce qui relève des locaux de répétition, ateliers, résidences, dispositifs d’accompagnement. En fait, c’est assez bizarre pour moi parce qu’une grande partie de ce que je faisais avant, aujourd’hui je l’organise, pour que les membres de mon équipe puissent le faire. J’apprends à faire faire, à déléguer. Et du coup, j’ai toujours l’impression, quand je dois en parler, que je ne fais rien !! Mais en fait non !

…au sein de mon équipe on a vraiment un consensus sur la question de la place des femmes et des minorités de genre et le fait qu’elles sont peu représentées. Aussi on mène une réflexion sur nos biais, nos critères de sélection.
Qu’est-ce qui te plaît le plus dans ce que tu fais aujourd’hui ?
Aujourd’hui je crois que ce sont ces moments où grâce à l’émulation collective, on arrive à mener finalement des projets à bien. Tous ces moments où je me rends compte qu’on est une équipe qui marche dans la même direction. Par exemple sur les sélections des artistes pour les dispositifs d’accompagnement, je suis contente parce qu’au sein de mon équipe on a vraiment un consensus sur la question de la place des femmes et des minorités de genre et le fait qu’elles sont peu représentées. Aussi on mène une réflexion sur nos biais, nos critères de sélection. On partage nos questionnements, qu’est ce qui fait que telle personne ne nous sollicite pas, comment on fait pour se rendre plus accessibles, comment on fait évoluer nos propositions pour répondre à ces besoins. C’est vraiment chouette de ne pas avoir à batailler contre. De s’ouvrir un petit peu aussi vers l’extérieur. Sur ces enjeux, on a pioché pas mal d’info aux rencontres Musicien·nes au Bastion. Nous avons travaillé avec le collectif lyonnais des Canut·es cette année qui nous a fait avancer collectivement. Et c’est vrai aussi qu’on est sur une période de changement multifactoriels même si ce n’est pas nouveau, mais j’ai l’impression qu’au Brise Glace, nous avons amorcé le fait de questionner tous ces changements sur l’entrée des pratiques musicales.

Comment peut-on être un lieu qui permet à des personnes de se retrouver et de partager de la musique ensemble et peut-être de s’entraider ?
Par exemple, nous avons des locaux de répétition qui sont adaptés pour une pratique pop-rock, une pratique de groupe instrumentale. Que fait-on de toutes les personnes qui font de la production musicale à la maison, qui font du rap par exemple ? Comment fait-on pour créer du lien en fait ? Il y a ce truc de se dire que ces pratiques-là sont souvent solitaires. Comment peut-on mettre en lien des gens qui ont des pratiques solitaires ? Parce que la musique reste quand même un moment d’émulation collective et c’est vraiment chouette quand c’est partagé. Comment peut-on être un lieu qui permet à des personnes de se retrouver et de partager de la musique ensemble et peut-être de s’entraider. Par exemple, il y a un groupe d’utilisateur·ices d’Ableton qui s’est formé, c’est une initiative extérieure, mais nous l’accueillons au sein du Brise Glace. Elle permet à des gens qui font de la MAO (Musique assistée par Ordinateur) de se retrouver, mais in fine on y parle de plein de choses. Et finalement, ce qui est drôle, c’est que dans ces groupes-là, ce sont des personnes qui viennent avec des problèmes techniques ou des questions de logiciel ou de musique. Et puis au final, ils et elles parlent de leur vie, du développement de projet, de comment essayer de faire des concerts. Il y a plein de choses autour qui se créent, d’émulation, de questionnement, de la charge de travail quand on porte un projet solo, la charge mentale, toutes ces choses-là !
Tu t’es construite professionnellement dans un milieu plutôt masculin, comment l’as-tu vécu ?
Effectivement c’était un milieu très masculin. Sur le moment, je ne me suis pas tellement posé de questions. Je n’ai pas eu l’impression de vivre quoi que ce soit de problématique. Je n’ai pas eu l’impression que c’était plus difficile. Avec le recul, je me rends compte que j’ai changé radicalement ma façon de m’habiller, j’ai arrêté de me maquiller, j’ai mis de côté tous les codes de la féminité. Je pense qu’instinctivement, j’ai senti que ce n’était pas adapté. Il y a quelque chose de l’ordre de l’adaptation, de l’intégration des codes du milieu professionnel. De la même façon que si on va au resto avec des gens bien sapés, on va avoir envie d’être bien sapé. Il y avait à la fois un aspect pratique, quand on brasse du matériel, quand on charge des camions, qu’on est dans la poussière, on ne va pas s’habiller, on a besoin d’avoir des poches !! Il y a quelque chose de l’ordre de l’intégration au groupe qui s’est joué, je pense. Avec le recul aussi, je pense que je riais à des trucs que je ne trouvais pas forcément très drôles. Mais pareil, intégration au groupe. Mais par contre, c’est vrai que sur le moment, je ne l’ai pas senti comme un frein. Je ne me suis pas dit « quelle galère d’être une meuf… » Ce n’était pas un sujet pour moi, à ce moment-là, parce que je n’avais pas non plus de recul, d’analyse, d’échanges autour de ces questions… Après, quand je me suis plongée dans des lectures féministes, quand j’ai commencé à me questionner, à réfléchir aux questions de genre, là je me suis dit que peut-être que ça aurait pu être différent. Mais paradoxalement et heureusement aussi, je pense, quelque part, c’était une chance de ne pas avoir eu à l’époque toute cette conscientisation et de l’avoir fait quand même. Je ne me suis pas posé la question. C’est drôle, mais en même temps, c’est fou de se dire, je ne me suis pas dit, « tiens, c’est marrant, je suis la seule meuf de ma classe ».

Avec le recul, je me rends compte que j’ai changé radicalement ma façon de m’habiller, j’ai arrêté de me maquiller, j’ai mis de côté tous les codes de la féminité
Tu étais vraiment la seule meuf de ta classe ?
Oui, oui tout à fait, mais j’avais une enseignante en son, par contre, qui était incroyable, et qui, elle, m’a ouvert beaucoup de portes. C’est aussi grâce à elle je pense, que les choses se sont faites et se sont peut-être bien passées !
Est-ce que tu penses que le fait que tu sois une femme dans cette position de manageuse, de coordinatrice d’équipe majoritairement masculine, influe sur la façon dont tu organises tes relations avec tes collègues. As-tu déjà senti de la défiance ou finalement ce n’est pas un sujet dans votre équipe ?
J’ai l’impression que ce n’est pas un sujet, mais peut-être que c’est un sujet dans mon dos !! Mais en tout cas, je n’ai pas l’impression que ce soit un frein dans nos relations au sein du pôle accompagnement. Après je dirais plus que c’est un sujet pour moi avec moi !
J’ai eu des difficultés à me positionner, à me sentir légitime pour trancher, décider. J’ai du mal avec la confrontation, et ça m’empêche parfois de jouer mon rôle. J’y travaille. Bien manager une équipe c’est un métier à part entière, je fais de mon mieux, mais je sais que ce sera un apprentissage continu.
Et quels conseils donnerais-tu à une jeune femme qui voudrait se lancer dans l’accompagnement ou la technique du son aujourd’hui ?
D’y aller en fait. De chercher, d’essayer de se rapprocher de personnes dont c’est le métier, d’aller taper aux portes, d’être curieuse, et de montrer qu’elle a envie. Je trouve que c’est ça qui fait la différence. Et puis, si ça se passe mal quelque part, ne pas baisser les bras, aller voir ailleurs et continuer à avancer. C’est vrai que ce n’est pas toujours évident parce que ce sont des métiers qui sont peu visibles de l’extérieur et on ne sait pas forcément par quel bout les prendre. Mais il faut oser aller taper aux portes des salles de concert, passer voir, savoir à qui s’adresser. En fait, en répondant à cette question, j’ai l’impression de ne pas avoir assez de recul pour donner ces conseils !
Mais, est-ce que tu l’encouragerais ?
Oui ! Ah oui ! Réellement oui ! Je n’ai certainement pas assez insisté, mais ce lien avec les artistes et ces moments de performances scéniques que ce soit du côté des artistes ou du côté du public, quand il y a des étoiles dans les yeux, des bras qui se lèvent, la palette d’émotions que la musique déclenche, ce sont toujours des moments magiques et ça fait tant de bien !
Est-ce que pour terminer, tu aurais, dans les groupes que vous accompagnez ou ceux qui répètent, qui viennent en résidence, un petit coup de cœur sur un groupe qui aurait un lead féminin ou une majorité de musiciennes dans le groupe, à nous faire découvrir ?
Je pense à Venin Carmin, duo de musiciennes lyonnaises, machines, synthés, basse et chant. On ne les a pas forcément accompagnées au long cours via des dispositifs, mais on les a accueillies plusieurs fois en résidence. Et je suis absolument fan de ce projet et des personnes qui le composent. Ce sont des morceaux où on trouve le côté hyper catchy de la pop, l’énergie du punk, et des sonorités new wave. Je trouve que le mélange est très réussi. En live ça sonne et les performances scéniques sont incroyables. Le propos est très cool aussi. Cool, c’est pas le mot. Mais il me parle, en tout cas !
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